> Accueil

NEPAL - Face Nord de l'Ama Dablam

C’est une vieille histoire, elle a trente ans exactement. Nous étions une équipe d’alpinistes dit de « haut niveau » et nous avions un défi majeur, gravir la Face Nord de l’Ama Dablam dans l’Himalaya du Népal. Pour la majorité d’entre nous, cette expédition était notre première. Je n’avais que 28 ans et excepté Raymond Renaud le chef d’expédition, nous n’avions jamais mis pied sur le sol himalayen.

L’objectif que nous nous fixions était une voie très technique pour l’époque en Himalaya. Elle avait été tentée en 1959, soit vingt auparavant par une équipe anglaise. Chapeau bas messieurs les anglais. La technique employée était un mixte entre expédition légère et technique dite alpine.
Camp de base, camp 1, camp 2 : classique sauf que là, l’arête est très effilée. Nous avions juste la place pour la tente, il nous fallut creuser à coups de piolet,  sans crans pour mieux tailler le peu de glace accrochée au rocher. Au camp de base, première sensation bizarre et peu encourageante, une plaque est installée en souvenir de deux alpinistes anglais tombés sur cette fameuse arête. Où sont–ils maintenant ? Probablement dans les profondeurs du glacier, au pied de la face nord. Après plusieurs jours d’efforts, nous atteignons enfin l’emplacement, le seul possible, du camp 1 à 5600 m. Les piolets se mettent à frapper jusqu'à ce qu’un objet apparaisse, puis deux. Avec délicatesse, nous sortons notre trésor : d’abord une boîte de lait en poudre puis une drôle de machine qui s’avèrera être un contrôleur des pulsations cardiaque. Décidément, ces anglais faisaient les choses en grand et scientifiquement. Cet instant était très émouvant. Quelques jours plus tard, après un aller et retour au camp de base pour récupérer et ce, juste au dessus du camp 2, quelle ne fût pas ma stupeur en découvrant une paire de lunettes, sans les verres, à peine prise dans la glace à 6000 m d’altitude. Mais jusqu’où sont-ils allés ? Faisons-nous réellement une première ?

Le temps se couvre, l’ambiance est rude, une sorte de bastion nous coupe la route, la difficulté à cette altitude nous épuise. Alors que je décidais que pour aujourd’hui ça suffisait, je jette un dernier coup d’œil sur le dièdre qui me refoulait et là nouvelle stupeur, pincement au cœur, un piton, un mousqueton et dans le mousqueton une corde déchirée qui pend. Serait-ce là que la cordée aurait dévissé ? Serait-ce là que leur rêve aurait pris fin ? Les écrits laissés par l’expédition nous confirmeront que c’est bien ici qu’ils ont été aperçus pour la dernière fois avant que la tempête ne les engloutisse.

Nous eûmes la chance de réussir cette magnifique ascension sur l’un des plus beaux sommets de la planète. Les moments d’intensité vécus sur cette montagne restent et resteront toujours profondément en moi. Ces traces du passage des anglais disparus ici même, je ne les oublierai jamais mais la vie prend toujours le dessus. Quelques jours plus tard, j’appris que j’étais père d’une petite fille aujourd’hui âgée de trente ans.